Encore une fois

Chère petite sœur,
Depuis que tu es partie, le souvenir de ton dernier jour à l’hôpital de jour me revient à la tête à chaque fois que je mets les pieds dans un hôpital. Depuis, je n’aime pas les hôpitaux. Il y flotte une odeur qui me donne la chair de poule et qui me rappelle beaucoup de souvenirs, pas tous agréables.
Je suis dans une clinique, J'ai les tripes en bouillie, j'ai le coeur qui bat à tout rompre. Tous ces traumatismes que j’ai subis, quand toi, chair de ma chair, tu te retrouvais à l'hôpital lutter pour ta vie me sont revenus. Merde, qu'est-ce que je fais ici ? Pourquoi je ne suis pas restée dans la voiture ? J'ai une subite envie de m'enfuir comme un lâche. Mais je suis toujours là. Je marche tranquillement le long du couloir, froid.
Je m’affale sur le fauteuil, j’aperçois D couché sur le côté en train de gémir, ses gémissements n’ont rien avoir avec les tiens, il peut parler, il peut communiquer avec nous, c’était pas ton cas, tu voulais mais tu n’y arrivais pas et moi impuissante devant ta souffrance. Mais qu’est ce qui me prend à rester là ?
Je vois un médecin, un médecin au passé simple, comme la majorité de nos médecins, un médecin qui ne se presse pas, qui ne s’inquiète pas. D parle de sa douleur, le médecin ne voulais pas l’entendre « tais toi », « tais toi je te dis et fais ce que je te demande ». Je vois D souffrir et obligé de prendre la permission avant de parler au médecin « est ce que je peux faire une remarque docteur ? » et simultanément je revisionne l’infirmière qui te déshabillait sauvagement devant les yeux indiscrets, si sauvagement qu’elle t’a basculé par terre et moi n’ayant que mes larmes, je la suppliais pour me laisser te déshabiller, elle m’a insulté, tu as entendu ses insultes, je le sais, mais je n’ai rien pu faire, y avait d’autre patients dans l’hôpital et je ne voulais pas que papa sache qu’on te traitait mal. Ce n’est pas une excuse, oui petite sœur, ce n’en est pas une. je me suis retrouvée toute seule a faire semblant que tout va bien, pour ne pas attrister mes parents davantage mais j’étais lâche. Je le reconnais, et je le suis toujours. Je n’ai rien pu faire petite sœur, elle était inhumaine mais j’étais lâche, je l’ai laissé faire, prise par le chagrin et le désespoir et j’ai fui pour ne pas voir la suite. J’ai fuis et je l’ai laissé avec elle, je l’ai laissé te déshabiller par terre, et si violemment qu’elle a failli arracher ton embout buccal. Je sais petite que tu as tout senti et que tu as tout entendu, je n’ai aucune excuse, aucune.
Je suis face à Y qui me tourne le dos. Il se retourne et me gratifie d'un grand sourire. Ouuuf, ça fait du bien. J'ai l'impression qu'on vient de m'enlever mille kilos des épaules. je m'assoie. Mon inconfort n’a aucun rapport avec la chaise sur laquelle je suis assise et doit se sentir sur tous les couloirs de tous les hôpitaux. Je balbutie un peu et évite de dire des conneries. Puis je me calme et je commence à parler à Y de tout, de rien, mais surtout de la vie. Je perçois en lui une immense force. Le temps s'écoule, trop vite, toujours trop vite. Puis je dois quitter.
Je quitte la clinique un peu ébranlée mais pas vraiment triste. Je ne t’ai jamais oublié petite sœur, sauf qu’avec le temps ça va mieux, mais il y a des jours où ça ne va pas. Mon quotidien est fait maintenant de hauts et de bas. Heureusement qu'il y a Y qui m’apporte une bouffée d'oxygène. Je ne le remercierai jamais assez.