Sacré Neruda
Joie de vivre, Robert Delaunay
Nous pensons vivre mais nous sommes souvent des morts vivant sans en être conscient...
Il meurt lentement
Il meurt lentement
celui qui ne voyage pas,
celui qui ne lit pas,
celui qui n’écoute pas de musique,
celui qui ne sait pas trouver
grâce à ses yeux.
Il meurt lentement
celui qui détruit son amour-propre,
celui qui ne se laisse jamais aider.
Il meurt lentement
celui qui devient esclave de l'habitude
refaisant tous les jours les mêmes chemins,
celui qui ne change jamais de repère,
Ne se risque jamais à changer la couleur
de ses vêtements
Ou qui ne parle jamais à un inconnu
Il meurt lentement
celui qui évite la passion
et son tourbillon d'émotions
celles qui redonnent la lumière dans les yeux
et réparent les coeurs blessés
Il meurt lentement
celui qui ne change pas de cap
lorsqu'il est malheureux
au travail ou en amour,
celui qui ne prend pas de risques
pour réaliser ses rêves,
celui qui, pas une seule fois dans sa vie,
n'a fui les conseils sensés.
Vis maintenant!
Risque-toi aujourd'hui!
Agis tout de suite!
Ne te laisse pas mourir lentement!
Ne te prive pas d'être heureux!
Pablo Neruda Prix Nobel de Littérature 1971
Ce poème me rappelle « chez le médecin », une nouvelle de Dino BUZZATI qui met en scène un sculpteur physiquement sain, mais déclaré “mort” par son ami médecin…
"- Tu ne veux pas savoir ce qui t'est arrivé ? …
- Tu m'as trouvé quelque chose ?
- Une chose très simple. Tu es mort...
-Mort, comment cela mort ? Une maladie incurable ?
- Pas la moindre maladie. Je n'ai pas dit que tu dois mourir. J'ai dit seulement que tu es mort.
-Drôle de discours. Si toi-même tu disais il y a un moment que j'étais l'image de la santé.
- Sain oui. On ne peut plus sain. Mais mort. Tu t'es conformé, tu as intégré, tu t'es homogénéisé, tu t'es inséré corps et âme dans le tissu social, tu as trouvé ton équilibre, la tranquillité, la sécurité.
Tu t’es adapté. Tu t’es mis aux mesures, tu t’es ajourné tu t’es mis au pas, tu as coupé tes épines, tu as baisé le drapeau, tu as démissionné de la folie, de ta révolte, de tes illusions…C’est pour cela qu’aujourd’hui tu plais, tu plais au grand public, au grand public des Morts...Tu es un cadavre.
- Ah tant mieux. C’est une allégorie, une métaphore. Tu m’as fait prendre une de ces peurs !
- Pas si allégorique que ça. La mort physique est un phénomène éternel et au fond extrêmement banal. Mais il y a une autre mort, qui quelquefois est encore pire. L’abandon de la personnalité, le mimétisme par habitude, la capitulation devant le milieu, le renoncement à soi-même…Mais regarde autour de toi. Mais parle avec les gens. Mais ne te rends-tu pas compte qu’au moins soixante pour cent d’entre eux sont morts ? Et le nombre augmente chaque année. Eteints, nivelés, asservis. Ils désirent tous la même chose, ils font le même discours, ils pensent tous la même chose, exactement la même…Il y a aujourd’hui des nations entières qui ne sont faites que de morts. Des centaines de millions de cadavres. Et ils travaillent, construisent, inventent, se donnent un mal terrible, sont heureux et contents. Mais ce sont de pauvres morts. A l’exception d’une microscopique minorité qu leur fait faire ce qu’elle veut. Comme les zombies des Antilles, les cadavres ressuscités par les sorciers et envoyés travailler aux champs. "